Discours de Barbara Pompili - Conférence de presse "Futurs énergétiques 2050"

Le Mardi 26 octobre 2021

Seul le prononcé fait foi

Mesdames et Messieurs,
Bonjour à toutes et à tous,

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Je voudrais commencer pour vous rappeler quelques éléments de contexte pour resituer les enjeux dont nous allons parler aujourd'hui, au lendemain de la remise par RTE du rapport « Futurs énergétiques 2050 », demandé par le Gouvernement il y a deux ans.

Ce rapport présente plusieurs options d’évolution en profondeur de notre système électrique, qui permettent toutes d’atteindre la neutralité carbone en 2050. Il analyse les conséquences et les impacts de chacune de ces options, mais ne porte aucune recommandation, puisque le choix entre ces options relève d’une décision politique.

Ce qui ressort en point commun à l’ensemble de ces scénarios est que nous allons devoir faire face, dans les décennies à venir, à deux défis cruciaux et enthousiasmants par leur ampleur : réduire et décarboner intégralement notre consommation d’énergie pour atteindre la neutralité carbone et, en parallèle, refonder entièrement notre système électrique puisque la quasi-totalité de notre parc de production actuel devra être renouvelée d’ici 2050.

Il s’agit, et j’insiste là-dessus, bien plus que d’un simple défi technique ou économique d’envergure : il s’agit d’un défi civilisationnel. Ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement des choix technologiques et industriels, ce qui est en jeu c’est la contribution de notre pays au combat climatique, à la lutte pour la survie planétaire. Ce qui est en jeu, c’est la capacité de notre société à se hisser à la hauteur des enjeux, à voir loin et à s’élancer avec courage dans une transformation positive de notre économie, de nos emplois, de nos modes de vies, de notre pays.

Si l’horizon de 2050 peut paraitre lointain, c’est aujourd'hui, à 30 ans de cette échéance, que nous devons préparer l’avenir. L’urgence climatique est là, nous ne pouvons désormais renvoyer les décisions à plus tard et c’est d’ailleurs le dernier enseignement du rapport de RTE : « il y a urgence à se mobiliser ».

La complexité de l’équation à résoudre et l’ambition à atteindre peuvent faire frémir les hésitants. Mais le refus d’obstacle n’est pas une option.

Ma conviction profonde, renforcée à la lecture des travaux si éclairants de RTE, c’est qu’à condition de s’en donner les moyens intellectuels, économiques, techniques et politiques, nous avons devant nous l’opportunité de nous rassembler dans une aventure collective à la hauteur de notre pays.

Nous pouvons décider aujourd'hui de faire jouer à la France le rôle qui doit être le sien face au défi du siècle.

Je le disais, cela demande d’abord d’avoir les idées claires. Cette première condition est désormais remplie.

Grâce au rapport remis par RTE hier, nous nous sommes donnés, enfin, les moyens d’étayer avec rigueur des décisions qui, pour certaines, nous engagent pour des décennies.

En matière d’énergie, comme en matière d’équipe de France de football, chacun semble avoir son avis sur ce qu’il faudrait faire, y compris avant d’avoir tous les éléments de décision en mains. Ces avis, ces opinions, sont souvent teintés d’idéologie et rarement fondés sur une vision cohérente et complète de ce que pourrait et devrait être notre futur énergétique.

Nous assistons trop souvent à une surenchère d’arguments et de solutions simplistes voire démagogiques, qui nous conduiraient vers des impasses.

 

Aujourd’hui, grâce au très important travail réalisé par RTE, nous avons pour la première fois des bases scientifiques et techniques objectives pour décider de notre avenir énergétique jusqu’au milieu du siècle. Ce rapport fait ainsi œuvre de salubrité publique. Il nous permet de remettre la science et l’expertise au cœur d’un débat vital pour l’avenir du pays.

Bien sûr, une politique énergétique n’est pas qu’une question technique et sa définition se fonde aussi nécessairement sur des données économiques, industrielles, sociales et géopolitiques. Mais nous faisons ici les choses dans le bon ordre, en laissant d’abord parler les experts.

Nous sommes désormais dotés du GPS qui nous permettra de définir notre itinéraire jusqu’à 2050, jusqu’à la neutralité carbone.  

Il ne s’agit certes pas du premier exercice de prospective pour notre politique énergétique. Mais il s’agit bien du travail le plus approfondi, le plus à jour et le plus ambitieux depuis que nous nous sommes pleinement engagés dans le combat climatique avec la signature de l’accord de Paris en 2015, l’inscription de l’objectif de neutralité carbone dans notre loi en 2019 et les discussions actuelles au niveau européen sur le « Fit for 55 ».

Il faut bien avoir en tête cette nouvelle donne : avec la stratégie nationale bas carbone actuelle, nous sommes passés d’un objectif qui était précédemment de diviser par 4 nos émissions de gaz à effet de serre d’ici le milieu du siècle à un objectif de neutralité carbone intégrale, ce qui suppose de les diviser au moins par 6. Ce basculement ne peut pas être sans conséquence pour notre système énergétique.

Le travail réalisé par RTE est colossal. C’est l’aboutissement de deux ans de travaux et d’une très large concertation : 40 réunions techniques, des consultations d’experts d’une centaine d’entreprises de l’énergie, ONG, associations, instituts de recherche, think tanks, administrations, autorités de régulation.

Au total, ce sont près de 4000 contributions qui ont été étudiées.

RTE a mené ses travaux en organisant la contradiction et la controverse lors de l’élaboration même des scénarios et c’est aussi cela, au-delà de la qualité technique de l’analyse, qui en garantit la solidité.

Ces scénarios et les hypothèses d’études sont donc parfaitement robustes, totalement transparents et enrichis d’un éclairage large. C’est le fruit d’un travail approfondi, solide, remarquable sur lequel nous pouvons nous appuyer. Et c’est très précieux.

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A présent, nous en avons la confirmation, il existe des chemins réalistes pour atteindre la neutralité carbone en 2050 et sortir des énergies fossiles, des produits pétroliers et du gaz qui représentent aujourd’hui encore près des deux tiers de notre consommation d’énergie.

Et on voit bien, en ce moment, à quel point ces énergies importées nous rendent dépendants de pays tiers. La hausse des prix du pétrole et du gaz sur les marchés nous rappelle cette fragilité de notre modèle économique.

Il ne faut pas se voiler la face : l’augmentation des prix des énergies fossiles présente une dimension structurelle. Si la nécessité de protéger les Français face à cette pression du quotidien est une évidence, il serait vain de penser que la situation se résoudra d’elle-même. La seule solution viable, c’est de sortir progressivement de cette dépendance. Pour renforcer notre autonomie stratégique, pour lutter contre le changement climatique, et pour protéger durablement nos concitoyens contre l’envolée de leur facture énergétique.

Il s’agit ni plus ni moins que de poursuivre la reprise en main de notre destin énergétique engagée au lendemain des chocs pétroliers dans les années 1970, en passant d’une logique d’importation d’énergies fossiles à celle de la production locale d’énergies décarbonées pour une très large part de notre mix énergétique.

Les chemins dessinés par le rapport de RTE sont exigeants et supposent tous une mobilisation forte et immédiate. Mais ils confirment que l’objectif de neutralité carbone que nous nous sommes fixés est atteignable.
Et de surcroit sans impact significatif sur le pouvoir d’achat des ménages, avec une facture qui restera peu ou prou équivalente à celle d’aujourd’hui grâce à la baisse de consommation permise par une plus grande efficacité énergétique.

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Alors concrètement, que faire ? Quels que soient les scénarios, les conclusions sont claires.

Avant toute chose, atteindre la neutralité carbone en 2050 n’est possible que par une grande modération de nos besoins énergétiques.

Il s’agit de réduire de 40 % notre consommation globale d’énergie d’ici 2050. C’est exigeant mais à la fois faisable et indispensable. Cela suppose des efforts continus d’efficacité et de sobriété énergétiques et, de facto, une politique volontariste d’économies d’énergie.

Cette démarche, nous l’avons engagée à travers par exemple la massification de la rénovation énergétique des logements grâce à MaPrimeRénov’, avec des exigences sur les bâtiments neufs renforcées en matière d’économie d’énergie dans la nouvelle réglementation environnementale pour les bâtiments, la RE2020 qui exclut progressivement les énergies fossiles pour le chauffage, ou encore le soutien à des projets d’efficience énergétique dans l’industrie.
Nous devrons aller encore plus loin, avec une attention particulière à l’accompagnement des ménages les plus modestes.

Ensuite, ce que nous disent les scénarios bâtis par RTE, c’est que dans tous les cas, atteindre la neutralité carbone nécessitera une électrification de nombreux usages : mobilité, chauffage, production d’hydrogène « vert » pour se substituer à des énergies fossiles dans divers usages industriels...

Dans le contexte de baisse de la consommation globale d’énergie que je viens d’évoquer, la consommation électrique va, elle, s’accroitre d’ici 2050, entre +20 % et +60 % par rapport à 2020.

En matière de transports par exemple, la demande d’électricité devrait être multipliée par 8 [passant de 13 à 100 TWh]. Nos constructeurs envisagent plus de 70 % de véhicules électrifiés dès 2030 : la dynamique engagée est colossale !

La consommation industrielle passera elle de 113 à 180 TWh dans le scénario médian, en faisant l’hypothèse d’une part constante de l’industrie dans le PIB. Et ceci sans compter les objectifs de reconquête industrielle plus ambitieux que nous pouvons avoir, pour bien des raisons liées à notre indépendance stratégique, à l’aménagement de notre territoire, à l’emploi, et à la réduction de notre empreinte carbone.

L’émergence d’une filière de production décarbonée d’hydrogène sera elle aussi un facteur significatif de cet accroissement de la demande électrique tout en offrant des perspectives pour le stockage de l’électricité et l’accroissement de la flexibilité du réseau.

Nous avons engagé il y un an une stratégie ambitieuse et volontariste, dotée de 7 milliards d’investissements d’ici à 2030 pour développer l’hydrogène décarboné.

Au global, les différents scénarios ont modélisé une croissance de la demande d’électricité de 460 TWh en 2020 à 550 TWh au minimum et 750 TWh au maximum en 2050. Les scénarios médians tablent sur une demande d’environ 650 TWh.

Nous allons donc connaître un effet ciseau potentiellement redoutable entre une demande électrique en forte croissance et l’arrivée en fin de de vie d’une part majoritaire de nos capacités de production actuelles d’ici 2050.

D’ici 2035, le parc nucléaire historique continuera de constituer le socle de notre production d’électricité décarbonée, même si sa part dans le mix électrique a vocation à décliner progressivement au rythme des mises à l’arrêt des réacteurs [pour mémoire, 25 réacteurs auront atteint les 50 ans depuis leur mise en service d’ici 2035 ; la PPE prévoit, sous réserve de compatibilité avec l’impératif de sécurité d’approvisionnement, la mise à l’arrêt de 12 d’entre eux].

Mais la question se pose pour l’après 2035. Est-il possible, et à quel coût, de prolonger des réacteurs du parc actuel ? Quelle proportion de ce parc serait-il possible voire souhaitable de remplacer par de nouveaux réacteurs ?

Les travaux de RTE, qui ont vocation à être enrichies de données complémentaires dans les prochaines semaines, fournissent des éléments de compréhension précieux.

Ils mettent en évidence qu’atteindre la neutralité carbone en 2050 sans nucléaire engendrerait des surcoûts importants sur les mécanismes de flexibilité. RTE estime aussi qu’atteindre la neutralité carbone serait plus coûteux sans construction de nouveaux réacteurs nucléaires, tout en dressant les avantages et inconvénients de scénarios sans nouveau nucléaire, avec quelques réacteurs EPR2 ou avec un parc nucléaire plus important.

Les cahiers d’acteurs indiquent en outre qu’il existe une forme de plafond de capacités industrielles de 14 réacteurs nucléaires nouveaux à horizon 2050, au-delà des SMR qui pourraient être développés parallèlement avec l’appui du plan France 2030.

Cette contrainte, remontée par la filière nucléaire elle-même, signifie que, dans l’hypothèse la plus maximaliste en termes de développement de capacités de production nucléaire, qui comporte une part élevée d’incertitudes et de paris technologiques, leur part ne pourra en aucun cas dépasser 50% à l’horizon 2050.

Dit autrement, les énergies renouvelables vont inéluctablement devenir majoritaires dans le mix électrique dans les décennies à venir.

L’impératif incontournable est donc de développer de manière très volontariste toutes les énergies renouvelables. C’est indispensable pour atteindre nos objectifs climatiques et assurer notre sécurité d’approvisionnement.
Aucun scénario ne permet de s’exonérer d’un déploiement massif des différentes énergies renouvelables dans les prochaines décennies : éolien terrestre et en mer, photovoltaïque, biomasse… Dans tous les scénarios, nous allons devoir :

  • Doubler le rythme de l’éolien en mer, en passant de 1 à 2 GW par an afin d’avoir installé et mis en service 2000 à 4000 éoliennes offshore à horizon 2050 ;
  • Atteindre entre 43 GW et 72 GW d’éolien terrestre en 2050 (contre 18 GW aujourd'hui), soit entre 2,5 et 4 fois la capacité actuellement installée, ce qui fera atteindre à cet horizon le niveau d’équipement actuel de l’Allemagne ;
  • Multiplier par 7 à 12 les capacités photovoltaïques installées d’ici 2050.

Une telle accélération du déploiement des énergies renouvelables suppose bien évidemment d’en créer les conditions d’acceptabilité, en évitant notamment une concurrence destructrice avec l’usage agricole des terres, en limitant les impacts en termes d’artificialisation et sur la biodiversité et en s’assurant d’une bonne intégration paysagère.

Ce développement doit se poursuivre dans chaque territoire en s’attachant à la préservation du cadre de vie.

C’est bien le sens des décisions que nous avons prises ces derniers mois, dans la loi Climat et Résilience par exemple, dans laquelle nous avons créé les comités régionaux de l’énergie, dans laquelle nous avons étendu les obligations d’installations de panneaux photovoltaïques en toiture, dans laquelle nous avons renforcé le rôle des communes en amont des projets éoliens.

C’est aussi le sens des décisions que j’ai annoncées au début de ce mois pour favoriser un développement maitrisé et responsable de l’éolien.

Enfin, il sera nécessaire d’investir fortement dans les réseaux et le développement des flexibilités afin d’accompagner la montée en puissance progressive de la quantité d’énergies renouvelables dans le mix électrique.

La flexibilité, ce sont les moyens dont nous disposons pour adapter soit la consommation, soit la production pour assurer l’équilibre entre les deux. Ces flexibilités peuvent être du stockage sous forme de batterie ou de réservoir hydraulique, du pilotage de la recharge des véhicules électriques, du développement des interconnexions. Par ailleurs, des centrales d’appoint fonctionnant à l’hydrogène sont nécessaires dans tous les scénarios, sauf le scénario le plus nucléarisé, qui repose sur des hypothèses très incertaines.

C’est d’ailleurs dans cette optique que la loi Climat et Résilience a récemment introduit la possibilité pour l’Etat de sélectionner par appel d’offres et de soutenir des nouveaux projets de stockage d’électricité et que France 2030 prévoit 2,3 Md€ pour soutenir la filière hydrogène, les filières renouvelables, et l’intégration des systèmes énergétiques.

Enfin, et au-delà des travaux présentés par RTE, le nécessaire développement des ENR électriques sera accompagné d’un développement des autres vecteurs énergétiques décarbonés, en cohérence avec les objectifs fixés par la SNBC : du biogaz et de la chaleur renouvelable, pour lesquels le Gouvernement a mis en œuvre des moyens renforcés ces derniers mois notamment au travers de France Relance et pour lesquels d’autres perspectives complémentaires sont en cours de développement, par exemple au travers de l’obligation d’incorporation de biogaz dans le gaz commercialisé introduite dans la loi Climat et Résilience, ou encore au travers de la poursuite de l’effort de décarbonation de l’industrie.

Nous avons d’ores et déjà posé les jalons du développement des énergies renouvelables et de notre sécurité d’approvisionnement. Nous devons aller encore plus loin en poussant les curseurs à fond.

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Vous l’aurez compris, le défi que nous affrontons est le défi le plus stimulant en matière énergétique que nous ayons connu depuis un demi-siècle.

Il suppose une mobilisation générale forte et rapide, et appelle des choix structurants pour notre avenir.

Alors j’anticipe que la question que vous allez me poser c’est : « quel scénario choisissez-vous ? ».
Je vais donc vous répondre dès à présent.

Ce 26 octobre 2021, mon rôle de Ministre de l’énergie, c’est de poser les fondements du débat. Un débat que j’ai moi-même appelé de mes vœux lorsque j’étais députée et qui va enfin pouvoir se tenir sur des bases objectives et documentées.

Au risque de vous décevoir, il ne s'agit donc pas encore de choisir tel ou tel de ces scénarios. Ils décrivent chacun une voie pour atteindre la neutralité carbone en 2050, avec des avantages et des inconvénients.

Chacun doit aujourd’hui pouvoir s’en emparer. Je l’ai dit, contrairement à ce que font beaucoup de candidats à la présidentielle, en matière d’énergie il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs. Le temps des experts doit précéder celui des politiques.

Pour comprendre les enseignements que nous pouvons retirer de l’ensemble de cette étude. Et pour comprendre les enjeux économiques, sociétaux, environnementaux et techniques de chacun de ces chemins.

Les décisions « sans regret » sont claires : réduire nos consommations, développer les EnR, moderniser notre système électrique en développant les flexibilités. Il faut s’y engager sans tarder.

Au-delà, RTE nous donne un GPS pour poursuivre le défi aussi ambitieux que stimulant de la neutralité carbone et éclairer des choix structurants.

Ce qui se joue, c’est la compétitivité de l’économie française dans les prochaines décennies, la création d’emplois qualifiés, notre souveraineté énergétique et notre capacité à réussir dans la lutte contre le changement climatique. Cela mérite bien quelques semaines de débat.

Je vous remercie et suis désormais à votre écoute.