Comment
définir une ville durable
par
Cyria EMELIANOFF
Le projet de ville
durable ne peut se comprendre en dehors de son contexte, des mutations
qui affectent l'habitat humain. Cet habitat devient urbain à
une échelle et à un rythme sans précédent
dans l'histoire. Simultanément, la ville s'étale et
se disperse, des morphologies d'archipel se dessinent, la matrice
de sens et de solidarité collective tend à se diluer,
sauf en cas d'agression majeure. L'affirmation actuelle des pouvoirs
urbains ne semble pas générer de projet politique dans
cet intervalle ouvert, le plus souvent. La concurrence économique
crée les conditions d'un aveuglement collectif, en faisant
passer au second rang les risques, les dégradations écologiques,
ou encore le creusement des inégalités, des détresses.
Pourtant, dans le creuset des villes, s'inventent des tentatives,
des expériences, des mobilisations associatives, des mises
en réseau qui tentent de forger de nouvelles réponses
aux problèmes du XXI° siècle.
"Le
durable" est au temps ce que le "global" est à
l'espace
Face aux tendances
actuelles de l'urbanisation, on peut définir la ville durable
en trois temps :
1.
C'est une ville capable de se maintenir dans le temps, de garder une
identité, un sens collectif, un dynamisme à long terme.
Pour se projeter dans l'avenir, la ville a besoin de tout son passé,
d'une distance critique par rapport au présent, de sa mémoire,
de son patrimoine, de sa diversité culturelle intrinsèque
et de projets multidimensionnels. Le mot durable rappelle en premier
lieu la ténacité des villes, des villes phénix
que les destructions ne parviennent pas à détruire et
qui renaissent de leurs cendres, telle Gdansk. Il renvoie à
la pérennité des villes dans leurs diverses expressions
culturelles, à leurs capacités de résistance
et d'inventivité, de renouvellement, en un mot.
"Durable" est au temps ce que "global" est à
l'espace : un élargissement de notre champ de vision, au-delà
du court terme. Levons ici une ambiguïté : la durée
ne signifie en aucun cas l'immobilisme. La durée des villes
est une durée créatrice, bergsonienne . Elle fait référence
au caractère fortement contextualisé des villes, toujours
impliquées dans une histoire et une géographie, indissociablement
urbaine et terrestre, humaine et écologique. Les longues séries
pavillonnaires monocordes, l'urbanisme commercial et le "modèle
de la rocade", selon l'expression de Jean-Paul Lacaze, profilent
au contraire une ville qui maximise les consommations, aux antipodes
d'un développement multidimensionnel.
2.
La ville durable doit pouvoir offrir une qualité de vie en
tous lieux et des différentiels moins forts entre les cadres
de vie. Cette exigence appelle une mixité sociale et fonctionnelle,
ou, à défaut, des stratégies pour favoriser l'expression
de nouvelles proximités : commerces et services de proximité,
nature et loisirs de proximité, démocratie de proximité,
proximités aussi entre les différentes cultures de la
ville, entre les groupes sociaux, entre les générations.
Cela oblige à penser différemment des catégories
longtemps étanches, des couples apparemment irréconciliables,
pour ouvrir la voie par exemple aux parcs naturels urbains, à
la ruralité en ville, aux schémas piétonniers
d'agglomération, à l'économie solidaire et aux
finances éthiques, ou plus simplement à la démocratie
locale et globale à la fois.
La proximité doit s'organiser en réponse aux coûts
et aux risques lourds de l'hypermobilité, une mobilité
qui est en partie contrainte. Coûts énergétique
et géopolitique lié aux intérêts pétroliers,
coûts climatiques reportés sur les décennies à
venir et sur les pays les moins à même de faire face
aux transformations et aux risques, coûts de santé publique
avec une prévalence en forte hausse des maladies respiratoires,
coûts économiques de congestion et d'extension des réseaux
urbains, coûts sociaux pour les expatriés des troisièmes
couronnes appauvris par leur budget transport, ou encore pour les
populations soumises aux plus fortes nuisances automobiles. Face à
ces coûts, longtemps sous-estimés, la ville durable devient
une ville de relative compacité, qui peut s'accommoder de différentes
morphologies urbaines, à condition que l'on parvienne à
renouveler les modes de transport, leur pluralité, ainsi que
les logiques de localisation qui sous-tendent l'aménagement,
pour les combiner dans des configurations originales.
3.
Une ville durable est, en conséquence, une ville qui se réapproprie
un projet politique et collectif, renvoyant à grands traits
au programme défini par l'Agenda pour le XXI° siècle
(Agenda 21) adopté lors de la Conférence
de Rio, il y a dix ans. Les villes qui entrent en résonance
avec ces préoccupations définissent, à l'échelon
local, quelles formes donner à la recherche d'un développement
équitable sur un plan écologique et social, vis-à-vis
de leur territoire et de l'ensemble de la planète, et elles
reformulent par là même un sens collectif. Il s'agit
à la fois de réduire les inégalités sociales
et les dégradations écologiques, en considérant
les impacts du développement urbain à différentes
échelles. La "durabilité" dont l'horizon serait
seulement local n'a pas de sens en termes de développement
durable, caractérisé par le souci des générations
présentes et futures, du local et du global. Il s'agit en somme
de trouver des solutions acceptables pour les deux parties, ou encore,
de ne pas exporter les coûts du développement urbain
sur d'autres populations, générations, ou sur les écosystèmes.
Qualité
de vie et égalité
Entre une définition
minimale, "la ville qui dure", et une définition
programmatique, "la ville qui élabore un Agenda 21 local",
une troisième, médiane et pratique se réfère
à la qualité de vie en milieu urbain. La disparité
des revenus, l'accessibilité variable des services urbains,
l'inégalité des chances en matière d'éducation
n'épuisent pas le thème de l'inégalité
urbaine, qui s'exprime aussi dans l'éventail à angle
plat des qualités de vie. L'inégalité écologique
est largement distribuée, redoublant souvent l'inégalité
sociale, tout en constituant l'un des défis les plus difficiles
à relever en raison de ses composantes économiques,
culturelles, sociales, psychologiques, écologiques. L'environnement
urbain, c'est aussi des climats, des ambiances, des aménités.
Cette inégalité se mesure, ou ne se mesure pas, d'un
côté en termes d'exposition aux risques mineurs ou majeurs,
d'espérance de vie, de pathologies ou de vulnérabilités,
de l'autre, par des formes de bonheur visuel, sensoriel, tacite, silencieux
ou rieur.
Les villes, les métropoles surtout, qui arrivent en tête
de la performance économique et technologique, n'offrent pas
les mêmes atouts au regard de la qualité de vie. C'est
un des enseignements du phénomène de périurbanisation,
marqué à la fois par un attachement à la ville,
à sa sphère d'influence économique et culturelle,
et par un détachement de son environnement urbain, une démarcation
en termes de critères d'habitation et de modes de vie. La recherche
d'un espace à moindre coût, première, ne peut
oblitérer le désir, second, d'un environnement "renaturé",
offrant quelque calme, air, espace d'épanchement pour les enfants...
La ville attire, mais ne peut ignorer la fuite dont elle est simultanément
l'objet. Pour endiguer quelque peu cette dispersion, sans doute est-il
nécessaire d'opérer un retour critique sur la qualité
de l'habitat et de l'environnement urbains. La question de la qualité
de vie et de ses disparités peut être posée à
toutes les échelles : quartier, commune, agglomération,
pays, continent, planète, sans oblitérer les composantes
culturelles de l'appréhension de l'espace.
Le développement
durable urbain apporte quelques éléments nouveaux de
réflexion (changement climatique, risques émergents,
inégalités écologiques, ...), mais il introduit
surtout, pour les villes qui se prêtent à cette démarche,
un questionnement d'ensemble. L'intégration de ces préoccupations
nouvelles ne peut être réalisée en effet de manière
compartimentée. D'autre part, le développement durable
n'est pas un projet qui se greffe sur une politique. Il se définit
au contraire en fonction des situations existantes, des besoins, de
la volonté des acteurs locaux et des priorités qu'ils
énoncent, ce qui demande de reconsidérer un ensemble
de questions urbaines.
Une deuxième méprise possible serait de ne considérer,
dans la ville durable, que ses capacités à se maintenir,
évoluer, s'adapter. La ville durable, pour reprendre les termes
du rapport Brundtland, est aussi une ville qui répond aux besoins
du présent. Or, un panorama rapide de l'urbanisation dans le
monde, ou même dans une quelconque agglomération, fait
état sans ambiguïté de situations critiques pour
un certain nombre d'habitants. La propension à ne pas considérer
les dimensions sociales du développement urbain durable génère
une vision tronquée de la ville durable, qui peut amener des
dérives vers une écologie réduite à un
nouveau standard ou standing de vie.
La ville durable est un projet, un horizon, en aucun cas une réalité
: on peut tendre vers cet horizon, comme l'explique le rapport du
groupe d'experts européens conduisant la campagne des villes
durables (lancée à Aalborg),
mais non réaliser in extenso un développement durable.
Une ville durable est simplement une ville qui initie une ou plusieurs
dynamiques de développement durable. Elle est d'abord un cadre
où prennent sens des projets collectifs. Cette démarche
pose des questions politiques et éthiques, relatives au développement
humain planétaire et à l'héritage qui sera légué
aux générations futures.